Prix du carbone : une injustice climatique ?

Au cours de la COP21, de nombreux experts ont défendu la nécessité d’instaurer un prix du carbone à l’échelle mondiale. Or, pour Olivier Godard, cette mesure qui ne tient pas compte des inégalités économiques de développement, est irréaliste et surtout, inadéquate. Explications.  
 
« Pour mettre en place un « prix du carbone » mondial et donc unique, certains économistes proposent de fondre les marchés régionaux du carbone en un seul marché mondial. C’est une fausse bonne idée, incompatible avec le processus de négociation relancé depuis la COP 15 à Copenhague en 2009. J’approuve l’idée de donner un prix au carbone, mais pas un prix unique dans tous les pays.

Le climat est un bien public dont la qualité est déterminée de façon décentralisée par les émissions de gaz de 7 milliards de personnes. Pour maximiser le bien-être collectif, on doit additionner les consentements à payer de chacun pour une qualité donnée de ce bien. Ces consentements reflètent les arbitrages entre l’utilité tirée du bien public et celle des biens privés que chacun veut se procurer pour survivre et se développer. Du fait des énormes différences de situations et de revenus, ces arbitrages sont très différents. Dans ces conditions, vouloir un prix unique du carbone serait injuste, par exemple en faisant payer aux 900 millions de personnes qui disposent de moins de 2 dollars par jour le même prix qu’aux 700 millions qui ont un patrimoine moyen de 75000 dollars. Pour rendre équitable le prix unique, il faudrait de grands transferts de revenus au bénéfice des pays les plus pauvres.
 
D’autre part, cela s’opposerait à la démarche « bottom-up » décidée à Copenhague en 2009. Il appartient à chaque État de définir souverainement ses objectifs d’émissions, sa trajectoire et ses instruments de politique. S’il existe, le marché local du carbone est, pour chaque gouvernement, un des moyens choisis pour atteindre ses buts. Le prix du carbone qui s’en dégage doit être l’agent directeur de la transition. L’État qui veut préserver l’intégrité de ses choix ne peut pas vouloir qu’un mécanisme international lui impose un prix différent. Le « prix mondial unique » serait nécessairement trop élevé pour certains pays et trop faible pour les autres.
 
Enfin, pour que les échanges internationaux de quotas entre entreprises permettent de réduire les coûts collectifs, il faudrait que la taxation des intrants énergétiques soit similaire dans tous les pays. Sinon, les échanges vont induire les réductions d’émissions les plus coûteuses techniquement dans les régions à faible taxation des intrants énergétiques, au détriment de l’efficacité économique et des finances publiques des pays qui taxent le plus les intrants énergétiques – comme la France.
 
Sur un autre plan, poser un droit individuel égal d’émission de gaz à effet de serre n’est pas ce que demande la justice climatique. Une exigence de la coopération internationale est qu’aucune partie ne soit perdante : même les pays les plus émetteurs doivent y trouver leur compte. De plus il y a une distorsion entre l’instrument (le marché mondial) et le fondement (égalité des droits individuels). Comme il s’agit de promouvoir un marché international qui serait l’affaire des États et des entreprises, les individus-alibis ne verraient jamais la couleur des « droits égaux » invoqués. Sur le fond, émettre du CO2 n’est pas une liberté fondamentale exigeant l’égalité stricte. Les besoins connexes, comme les besoins en énergie, sont très différents d’une région à l’autre. Les émissions de gaz sont le résultat d’une géographie industrielle mondiale, de l’étendue des territoires et d’un état des infrastructures de chaque pays. Le critère le plus approprié serait de répartir périodiquement un budget carbone en proportion de la composante « production de biens » du produit intérieur brut de chaque pays ».